Cruiser : lettre ouverte au Ministre de l’Agriculture

Les Sénateurs Joël Labbé, écologiste, et Alain Fauconnier, socialiste, qui lancent un groupe d’études sur la santé des abeilles au Sénat, viennent de saisir le Ministre de l’Agriculture par voie de lettre ouverte lui demandant de suspendre sans délais son Autorisation de Mise sur la Marché du « Cruiser OSR », cela avant la commercialisation des graines de colza enrobées. Ils s’appuient pour cela sur les conclusions des études récentes qui démontrent les effets toxiques de ce pesticide sur les populations d’abeilles, mais aussi sur les décisions des gouvernements allemand et italien , qui ont procédé à l’interdiction d’enrobage des semences de maïs avec du « Cruiser », voir de tout insecticide néonicotinoïde, ou du gouvernement slovène, qui a banni la vente de semences enrobées de maïs et de colza avec du thiaméthoxam, substance active du « Cruiser ». S’il est regrettable que les semences de maïs enrobées aient déjà été commercialisées en France cette année, et semées pour une grande partie, il n’est encore pas trop tard d’agir pour les semences de colza.

Joël Labbé, Alain Fauconnier / Communiqué / 24-04-2012

Lettre ouverte au Ministre de l’Agriculture

Monsieur le Ministre,
Une étude rendue publique le 29 mars 2012 par la revue « Science » vient confirmer d’autres recherches antérieures. Elle modélise dans des conditions expérimentales les effets sur le comportement des abeilles butineuses de l’ingestion de faibles doses de thiaméthoxam. Cette substance active (SA), de la famille des néonicotinoïdes, à action neurotoxique est inscrite à l’annexe I des SA européennes autorisées depuis 2007. Cette molécule entre dans la composition d’insecticides produits et commercialisés par le groupe Syngenta : Cruiser, Cruiser OSR, Cruiser 350, Cruiser 600 FS, Cruiser SB.
Depuis le milieu des années 1990, le secteur de l’apiculture constate des dysfonctionnements dans les ruches, des mortalités accrues et dans la grande majorité des cas, des disparitions de colonies malgré la présence de nourriture. La production annuelle française de miel est passée de 32 000 tonnes avant 1995 à moins de 20 000 tonnes de nos jours. Différentes causes sont identifiées dans la mortalité des abeilles : des maladies (virus, Nosema), des acariens (le Varroa), des espèces invasives (le frelon asiatique), la perte de biodiversité florale et une utilisation accrue des pesticides. Aucun de ces facteurs n’a pu être isolé comme unique responsable du déclin des populations d’abeilles par les scientifiques. En effet, comme pour tout être vivant, de multiples causes peuvent être à l’origine de la mort de l’abeille. Mais, depuis l’utilisation des insecticides néonicotinoïdes, les abeilles sont affaiblies. Les études s’orientent donc aujourd’hui vers la combinaison des facteurs de mortalité précités. Des équipes de recherche du CNRS, de l’INRA et de l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand ont déjà permis de conclure que la combinaison Nosema et insecticide (même à de très faibles doses) entraine la mort des abeilles. Or les derniers avis de l’ANSES, qui conditionnent la délivrance des Autorisations de Mise sur le Marché, ne permettent pas de prendre en compte les effets de l’exposition des abeilles et des autres insectes à ces pesticides à de faibles quantités et tout au long de l’année. L’effet cumulatif est également négligé et ce malgré des réalités chimiques et biologiques reconnues. Les avis ne font que reprendre les évaluations des substances actives une par une, sans mentionner ou écarter les possibles synergies entre ces différentes matières. Il est également passé sous silence, qu’en tant qu’insecticide systémique, le «Cruiser», comme les autres néonicotinoïdes, se retrouve non seulement dans toutes les parties de la plante issue de la semence traitée (tige, feuilles, pollen, nectar), mais également dans les plantes semées les années suivantes.
La France a chaque année renouvelé son Autorisation de Mise sur le Marché du « Cruiser » sur maïs. Cette autorisation avait initialement été délivrée dans le cadre d’une procédure de reconnaissance mutuelle avec l’Allemagne. Or, ayant constaté de fortes mortalités d’abeilles dans la Région du Bad-Wuttemberg, l’Allemagne a décidé de mettre un terme à cette autorisation d’enrobage des semences de maïs avec du « Cruiser » le 15 mai 2008. Depuis cet insecticide n’a jamais été réautorisé en Allemagne. Nous nous étonnons que cette procédure de reconnaissance mutuelle ne soit utilisée que dans le sens d’une dérégulation du marché et non dans celui du respect du principe de précaution. En effet, les conséquences sanitaires et environnementales nocives du « Cruiser » sur les abeilles sont connues et reconnues, pourquoi ne pas, au nom de cette reconnaissance mutuelle, interdire le « Cruiser » en France ?
En outre, à la suite de mortalités importantes d’abeilles, la Slovénie a interdit en 2011 la vente de semences de colza et de maïs enrobées avec du thiaméthoxam. En Italie, l’utilisation de tous les insecticides néonicotinoïdes sur maïs est interdite depuis plusieurs années : une étude de l’évolution de la mortalité des abeilles dans les régions maïsicoles italiennes fait apparaitre que de 37,5 % sur la période 2007-2008 (avant l’interdiction), les mortalités observées sont tombées à 15% pour la période 2010-2011. Pour rappel, les mortalités sont de 30% en moyenne dans les autres pays de l’UE.
Par leur sensibilité aux pesticides, les abeilles – véritables sentinelles de l’environnement – sont les premières victimes de l’agriculture chimique. Leur mortalité est le signe des ravages sanitaires et environnementaux qui affectent peu à peu l’ensemble des espèces. Mais leur mortalité fragilise aussi l’ensemble du monde agricole y compris l’agriculture intensive elle-même. Moins de pollinisateurs est synonyme de moins de rendements.
Nous déplorons que le gouvernement français reste ambigu sur ce dossier. Nous constatons que chaque année le « Cruiser » reçoit une Autorisation de Mise sur le Marché. Les annulations de ces autorisations décidées par le Conseil d’Etat à plusieurs reprises ne changent pas la réalité. Ces décisions du Conseil d’Etat interviennent tard, après les semis. Cet insecticide est donc bel et bien appliqué sur un grand nombre de semences en dépit de ses conséquences sanitaires et environnementales connues et reconnues.
Vous avez annoncé que vous envisagiez d’interdire le « Cruiser » mis en cause et que vous vous prononceriez après l’avis de l’ANSES. A ce jour, les semences de maïs enrobées ont déjà été commercialisées et semées pour une grande partie. Vous avez demandé l’avis de l’ANSES pour le 31 mai. Cette date sera trop tardive pour l’interdiction de mise sur le marché des semences de colza enrobées. Un délai beaucoup plus court est absolument nécessaire pour qu’une interdiction effective de mise sur le marché des graines de colza enrobées au « Cruiser OSR » puisse être prononcée.
Nous demandons donc au gouvernement français de sortir de l’ambiguïté, de suivre les décisions allemande, italienne et slovène, et de respecter les conclusions des études qui démontrent les effets toxiques de ce pesticide sur les abeilles, en interdisant sans attendre la mise sur le marché français du « Cruiser ».
Nous vous prions, Monsieur le Ministre, d’agréer l’expression de notre haute considération.

Joël Labbé, Alain Fauconnier

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