Le-Monde-21122011

La greffe verte

LE MONDE / 21-12-2011 – Par Anne-Sophie MERCIER

Pour la première fois dans l’histoire du Sénat, les écologistes ont constitué un groupe. Dix sénateurs pas comme les autres qui ne veulent renoncer ni à leur style ni à leurs rêves

Un groupe ! Le Sénat a constitué lundi 19 décembre, le premier groupe écologiste de son histoire en abaissant à dix le nombre de sénateurs obligatoire. Le nouveau président du groupe Europe Ecologie-Les Verts (EELV), Jean-Vincent Placé, semble en lévitation. Il dit sa  « fierté »  et sa  « responsabilité » . Ils sont dix, mais ils paraissent cinquante, tant ils font parler d’eux. Les huit sénateurs élus en septembre sont venus rejoindre les deux  « anciens » , Jean Desessard et Marie-Christine Blandin. Le 8 décembre, jour du vote de la proposition de loi sur le vote des étrangers aux élections locales, ils ont fait une entrée théâtrale dans l’Hémicycle.

Quand, en plein milieu du débat, Jean-Vincent Placé s’est levé pour monter à son tour à la tribune, les murmures se sont amplifiés.  « Je tenais à préciser que je ne suis ni coréen ni national » , a commencé le sénateur de l’Essonne, allusion à la fine plaisanterie d’Alain Marleix, le spécialiste de la carte électorale à l’UMP, qui avait promis à  « notre Coréen national », d’avoir  « chaud aux plumes »  dans sa circonscription.  « Ni modeste, on dirait ! » , a alors crié une voix, provoquant les rires.  « Ça, effectivement, je ne le revendique pas » , a ironisé le nouveau sénateur de l’Essonne. Culot, affirmation de soi, ainsi s’impose ce petit groupe que l’on n’attendait pas si nombreux ni si remuant.

«  Nos dix punks », s’amuse Cécile Duflot, la secrétaire nationale d’EELV. Joël Labbé, ancien ouvrier agricole, élu du Morbihan, n’a pas renoncé à ses bagues, à sa boucle d’oreille, à son blouson de cuir, ni à ses cheveux aux épaules. Il refusa un poste à la « Sécu »,  « parce qu’il fallait se couper les cheveux » , mit des années à adhérer à son parti parce qu’il craignait de s’y « sentir contraint » et se définit avant tout comme  « citoyen du monde » .

Corinne Bouchoux, du Maine-et-Loire, ancienne de la Ligue des droits de l’homme et du Planning familial, est aussi une militante lesbienne qui, lorsqu’elle évoque sa vie de famille, glisse sans ostentation,  « ma fille et ma compagne ». Esther Benbassa, du Val-de-Marne, a l’accent chantant de sa Turquie natale, trois nationalités pour étendard – israélienne, turque et française – des mèches rouges semées dans sa chevelure sombre. Elle embrasse comme elle respire, agrippe journalistes et politiques, parle fort, laisse l’émotion la submerger, se retrouve parfois au bord des larmes.  « Esther n’a pas les codes », dit, en souriant, un dirigeant du mouvement. La dame s’en moque.

Aline Archimbaud, élue de Seine-Saint-Denis, a peut-être les codes, ceux acquis à l’Ecole normale supérieure et à la fac, où elle a obtenu son agrégation de lettres classiques, mais cette enseignante de banlieue, ancienne militante mao, à la fois douce et acharnée, a ses propres combats, qui font d’elle une solitaire dans cette assemblée. « La défense des Roms, la lutte contre l’internement psychiatrique abusif, je sens bien que ce n’est sans doute pas leur priorité », concède-t-elle.

Comment exister et se faire entendre dans ce lieu ouaté, où les oppositions se résolvent à la buvette entre gens qui savent ? Surtout quand on vient d’un parti aux règles incompréhensibles pour le commun des mortels, qui défend une contre-culture fondée sur la décroissance, l’internationalisme ou les droits des minorités ?

Car les différences ne sont pas que de style. Leur parti est le seul qui ait en son sein une commission esperanto, une autre lesbiennes, gays, bisexuels et transexuels (LGBT), qui vont bien au-delà de la survivance d’un passé folklorique post-soixante-huitard. C’est aussi le seul où le rêve européen soit aussi prégnant. Si les écologistes sont particulièrement à l’aise au Parlement européen, où le dépassement du cadre national et l’importance accordée à la défense des minorités sont monnaie courante, au Sénat, on peut parler de choc des cultures.

Pour tous, le premier contact a été marquant. Esther Benbassa a fait mourir de rire les participants à un meeting parisien d’Eva Joly, le 18 octobre, en racontant ses premiers pas au Sénat.  « J’arrive, un truc me frappe : pas un Noir là-dedans. Je me dis qu’il y en a peut-être un chez les huissiers. Mais non. Il n’y en a pas non plus parmi les serveurs ou les cuisiniers du restaurant. Alors, j’ai pensé : allons voir chez les jardiniers. Rien ! » Elle voit le Palais du Luxembourg comme  « un monde confiné ». Ce qui n’empêche pas cette bouillante universitaire, spécialiste de l’histoire du judaïsme, d’avoir été émue  « surtout quand on m’a donné mon bandeau bleu-blanc-rouge ».

Leila Aïchi, sénatrice de Paris, se souvient de son coup au coeur quand l’huissier l’a appelée pour la première fois par son nom. Corinne Bouchoux, qui s’était préparée à son élection  « en regardant Public Sénat » , fut sidérée par le luxe des locaux :  « C’est aussi clinquant qu’à Versailles. » L’urbanité ambiante la décontenance encore. Certains, comme Aline Archimbaud, déclarent avec un rien de naïveté  « vouloir rester eux-mêmes » , ce qui les conduit à  « refuser cette atmosphère trop consensuelle ».

Peut-on changer le monde en devisant aimablement entre gens de bonne compagnie devant un petit calva de 20 ans d’âge ? La question les taraude, évidemment. Jean-Vincent Placé, leur très médiatique chef de file, a déjà déjeuné avec la moitié du Sénat. André Gattolin, élu des Hauts-de-Seine, ancien journaliste passé par Libération et Actuel, qui vécut longtemps en Italie en militant dans le Parti radical de Marco Pannella, s’amuse avec ses copains de l’autre bord. « Assez vite, les barrières tombent, et c’est bien comme ça. A la buvette, le centriste Hervé Marseille me raconte des vacheries sur ses potes… et sur les miens. »

Ronan Dantec, militant écolo de toujours, 15 ans à peine lors du naufrage de l’Amoco-Cadiz en 1978, élu en Loire-Atlantique, craint de perdre pied. Il a pourtant fait partie, depuis vingt-cinq ans, de tous les combats contre l’Etat en Bretagne, gagnés par les écologistes.  « Je suis resté conseiller municipal de base à Nantes, cela me paraît vital », dit-il. Joël Labbé, lui, cultive la distance. « Je tiens surtout à ne pas oublier que c’est un monde à côté du monde. »

L’amabilité n’a pas empêché les heurts avec ceux de l’autre bord. Ils travaillent tous beaucoup, ont ce sentiment, caractéristique des nouveaux arrivants, de devoir faire vite. Leur rapport au temps, leur boulimie d’information, leur impatience agacent. Leila Aïchi :  « Moi, je ne sais pas si je serai là dans six ans, alors je travaille beaucoup, c’est vrai. On m’a élue pour ça. Je veux tout savoir sur mes sujets, apporter mon regard. Un élu m’a dit : « Leila, tu n’es pas là pour nous faire une thèse. » Corinne Bouchoux se souvient de regards volontairement froids et interrogateurs lorsqu’elle a pris la parole en commission des lois.

Tous ont connu le bras de fer avec un poids lourd de la politique, ministre ou ancien ministre dans un Hémicycle devenu arène. Un moment vécu comme une épreuve initiatique, une sorte de bizutage. Leila Aïchi, membre de la commission des affaires étrangères, interrogeant Alain Juppé sur l’« opacité » de certaines lignes budgétaires, dut affronter l’exaspération du ministre. La nouvelle sénatrice, pourtant ancienne avocate au barreau de Paris, en fut impressionnée. André Gattolin, lors de sa première intervention, croisa le fer avec Philippe Marini, président (UMP) de la commission des finances, qui lui coupait systématiquement la parole. Il en sourit aujourd’hui.  « Dire qu’en bon démocrate je me suis battu pour donner à la droite la présidence de la commission des finances ! »

Joël Labbé, qui a subi les vociférations des autres sénateurs lorsqu’il a demandé qu’on serve de l’eau du robinet en séance, avait longtemps vécu avec le mépris de François Goulard, le poids lourd de droite dans le Morbihan. «  Au conseil général, qu’il présidait, il m’a humilié pendant des années, me faisant sans cesse passer pour un crétin aux yeux de tous.  »  Le voici donc immunisé.

Ils en font beaucoup, trop peut-être. André Gattolin, pour muscler sa culture générale, s’impose des séances dans l’Hémicycle sur des dossiers qui ne sont pas les siens, prend des notes. Leur zèle fait sourire, la condescendance de ceux qui se voient ici à vie n’est jamais loin. » Leila, tu es là, c’est déjà bien « , ont lancé des sénateurs, tous partis confondus.  » C’est déjà bien « , Jean-Vincent Placé l’a entendu, lui aussi, qui s’est vu conseiller de se  « calmer » , et d’attendre  « le deuxième mandat » pour se lancer dans l’action.

Laisser le temps au temps, pas question. Esther Benbassa, après avoir été rapporteure de la proposition de loi sur le vote des étrangers, en a déjà déposé une nouvelle pour que le  « contrôle au faciès », déjà sévèrement encadré, soit systématiquement accompagné d’un procès-verbal « pour écarter tout arbitraire de ce genre de contrôle ». Aline Archimbaud travaille d’arrache-pied sur la future loi sur le médicament, Ronan Dantec s’implique dans tous les dossiers environnementaux, Joël Labbé, qui a hérité des questions agricoles, dit vouloir se battre  « contre le poids des lobbies ».

Ils n’ont rien du Petit Chose, sont conscients de ce qu’ils apportent.  « Nous sommes le parti de l’avenir », veut croire Leila Aïchi, qui relaie une conviction très ancrée dans son parti : celle d’être la béquille d’une social-démocratie finissante – en attendant mieux.

Mais André Gattolin n’hésite pas à bousculer cette autosatisfaction.  « Le Sénat est pour nous une chance formidable. Nous croyons toujours avoir raison tout seuls. C’est une vue de l’esprit. Le Sénat va nous apprendre la technicité, à laquelle nous nous sommes trop souvent refusés, et aussi le sens du compromis. Nous avons à apprendre d’eux, nous en sortirons plus forts. » Deux mois après leur arrivée à  « Versailles », tous en conviennent. Droits dans leurs bottes.

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