Herboristes, en quête de reconnaissance

FRANCE 3 BRETAGNE – 09/09/2019 – Par Maylen Villaverde

En France, les paysans herboristes n’ont pas le droit de donner des conseils sur les plantes qu’ils cultivent. Les préconisations sont en effet réservées aux pharmaciens. Une situation dénoncée par les professionnels et certains politiques qui se mobilisent.

Panier en osier suspendu au cou, Isabelle cueille de magnifiques roses fuchsias les unes après les autres. « Ce sont des roses Gallica, aussi appelées roses de Provins » indique-t-elle. « On récolte soit les bourgeons pour la gemmothérapie soit les pétales pour l‘herboristerie. C’est une fleur qui a des propriétés astringentes c’est à dire qu’elle resserre les tissus. C’est utilisé contre les rides notamment ». Isabelle connaît parfaitement chacun des plantes qu’elle et Loïc son compagnon ont planté sur leurs six hectares de terre.

Laisser faire la nature

Menthe, mélisse, angélique, surreau, serpolet, sarriette, cassis, le couple cultive 50 variétés de plantes différentes. Toutes ont été choisies pour leur capacité à pousser naturellement ici  mais aussi et surtout pour leurs arômes et leurs propriétés.

Pas question donc les dénaturer. Isabelle et Loïc ont fait le choix de ne pas utiliser de tracteur, ni de serre et encore moins de produits phytosanitaires comme l’exige le cahier des charges du syndicat des Simples auquel ils adhèrent (Syndicat Inter-massif pour la Production et l’Économie des Simples). Les Simples ou Simples médecines était le nom donné aux plantes médicinales au Moyen-âge.

Chaque année le couple ramasse près d’une tonne et demi de plantes fraîches qui ne pèsent plus que 200 kg une fois séchées. Dix pour cent de la production est transformée en huile, vinaigre ou hydrolat. Le reste est réservé aux tisanes.

Remèdes de grand-mère

Tous les samedis Isabelle et Loïc vendent ces produits sur le marché de Kerinou à Brest. Les clients sont de plus en plus nombreux à venir leur acheter leurs produits.

Isabelle propose plusieurs mélanges de plantes pour infusion. Pour chacun de ses recettes elle associe trois plantes différentes qui ont des vertus et des saveurs complémentaires. Le mélange baptisé « l’amie digestive » est par exemple composée de menthe, origan et angélique. « Les trois plantes ont des vertus digestives. L’angélique est celle qui a le spectre le plus large et peut agir de la gorge au colon » explique Isabelle.

Narimane vient chaque samedi voir Isabelle pour discuter et goûter les tisanes proposées. Ce jour-là les producteurs lui proposent de goûter le mélange « Tamalou ». « C’est un mélange de cassis, frêne et reine des près. Le frêne est bon pour les rhumatismes » explique Isabelle.

Manon elle vient régulièrement acheter des plantes séchées pour atténuer les syndromes prémenstruels qui la font souffrir. « Les médicaments ne me font ni chaud ni froid sur les douleurs de ventre. Maintenant je prends beaucoup de sauge et c’est miraculeux. Isabelle m’a parlé d’une autre plante que je vais tester. Ça évite de prendre des médicaments ».

Des conseils interdits

Isabelle partage bien volontiers ses connaissances des plantes qu’elle a acquises grâce à une formation de deux ans dans une école d’herboristerie mais aussi grâce à des années de pratique et d’échange avec les anciens, les paysans et des spécialistes des plantes. Pourtant la loi lui interdit de donner des conseils sur leur utilisation sous peine d’être accusée d’exercice illégal de la pharmacie.

Pour les clients du marché cette interdiction va à l’encontre du bon sens. « Moi pour parler de plantes je n’irai pas voir ma pharmacienne, c’est Isabelle que je viens voir ! » s’offusque Narimane qui découvre le problème. Manon elle se dit choquée de découvrir que les paysans herboristes n’ont pas le droit de leur conseiller des plantes. « Tout le monde sait que le thym c’est bon pour la gorge. Si je vais à la pharmacie on va me vendre trois médicaments qui coûtent cher. Y’a du bon sens à retrouver. On ne peut pas interdire le bon sens ! »

Isabelle et Loïc sont pris en étaux entre des consommateurs demandeurs de conseils et une législation particulièrement contraignante. « C’est quand même difficile de faire une activité sans autorisation. Ce que je souhaite c’est d’avoir davantage de plantes libérées et qu’on puisse donner des conseils. Le calendula, l’artichaut sont des plantes douces qu’on trouve partout sur internet et qui sont importées de l’étranger alors que nous pourrions la produire ici. »

Pendant ce temps-là sur Internet toutes sortent de préparations à base de plantes sont en vente libre.

Monopole pharmaceutique

En France le métier d’herboriste a été supprimé en 1941 sous Pétain. Depuis seules 148 plantes sont libérées à la vente et sont donc commercialisables en dehors des officines. Pour le reste seuls les pharmaciens ont le droit de prescrire des plantes.

Florence Caugant-Kervellec est pharmacienne à Briec . Elle est aussi la représentante du Finistère au sein du conseil de l’ordre des pharmaciens. Pour elle pas question d’élargir la liste des plantes libérées et encore moins d’autoriser le conseil car ce serait dangereux : « Une plante ce n’est que de la chimie. Si on n’a pas fait de chimie organique on ne connaît pas les conséquences. Il faut connaître tout cela pour conseiller des huiles essentielles qui peuvent être très dangereuses par exemple.[…]  Nous les pharmaciens pendant nos études on a fait de la chimie organique, de la botanique. Pour être herboriste il faut une formation médicale. Faire croire aux gens qu’en deux ans on peut être herboriste et faire de la prévention ce n’est pas correct et c’est même dangereux » clame la pharmacienne qui consacre un grand espace aux plantes dans sa pharmacie.

Réhabiliter le diplôme d’herboriste

Marie-Jo Fourrès, infirmière puéricultrice de formation s’est intéressée aux plantes dès 1985. Dans sa carrière elle a travaillé avec des ethnobotanistes, s’est formée en nutrition, en phytothérapie pour devenir une référence nationale en matière de plantes médicinales.

En 1995 elle crée l’école Cap Santé qui forme à la botanique, à la phytothérapie et à l’herboristerie. Cette école bretonne d’herboristerie s’est depuis regroupée avec quatre autres établissements de formation installés aux quatre coins de l’hexagone pour créer la fédération des écoles d’herboristerie. Ensemble ils réclament la reconnaissance de leurs formations, la création d’un diplôme et la réhabilitation des métiers de l’herboristerie.

Marie-Jo Fourrès revendique le sérieux de leurs formations : « Nous donnons le cadre législatif, la botanique et toutes les précautions d’emploi à nos stagiaires. Je voudrais la reconnaissance de la formation et qu’on ait le droit d’apprendre à se soigner par les plantes. Bien sûr il est important de légiférer. Mais je demande qu’on ait le droit de conseiller les plantes à partir du moment où on a la connaissance et le diplôme qui sanctionne des compétences acquises avec des examens ».

Cap Santé forme environ 700 personnes par an, des professionnels du secteur médical mais pas seulement qui reçoive en fin de formation une simple attestation.

Le sénateur morbihannais Joël Labbé monte au créneau

Plusieurs hommes et femmes politiques se sont saisis du problème ces dernières décennies, sans succès. Depuis 2016 Joël Labbé sénateur du Morbihan et Corinne Imbert, sénatrice de la Charente-Maritime travaillent à la reconnaissance des métiers de l’herboristerie. En 2018 ils ont mené une mission d‘information au sein du Sénat sur « le développement de l’herboristerie et des plantes médicinales, une filière et des métiers ».

Le rapport voté à l’unanimité donne espoir aux professionnels de la filière. Joël Labbé et Corinne Imbert souhaitent désormais déposer un projet de loi en 2020. Les objectifs sont de faire reconnaître les connaissances et savoir-faire et de développer une filière.

Le sénateur morbihannais espère faire évoluer la législation et il compte pour cela sur la mobilisation de l’opinion publique qui seule pourrait débloquer la situation : « Toutes les actions que nous avons menées ont pour objectif d’ouvrir le débat pour que le texte ne se limite pas aux hémicycles et que le public se saisisse de ces questions » explique le sénateur. « On sait qu’il y l’influence de l’industrie pharmaceutique et la posture de l’ordre des pharmaciens et des médecins mais c’est complètement dépassé. Les revendications des herboristes ce n’est pas d’être en rivalité mais en complément. Au Québec cela fonctionne très bien » insiste Joël Labbé qui ajoute « Nous nous avons le souci des territoires, des productions, de la richesse et de l’emploi qu’il y a derrière ».

Aujourd’hui 70 à 80% des volumes de plantes aromatiques et médicinales utilisées sont importées de l’étranger. Pourtant le marché de la santé et de la beauté naturelles représenterait en France 3 milliards d’euros. En créant un label « plantes de France », les sénateurs veulent donc favoriser une filière locale de qualité avec une production bio et des réseaux de vente.

En Bretagne, il n’y avait qu’un seul paysan herboriste en 1985, ils sont aujourd’hui une centaine à vivre de leur travail.

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