Grand débat à Auray : les idées s’entrechoquent sur fond de gilets jaunes

PUBLIC SÉNAT – 22/02/2019 – Par François Vignal

Le théâtre d’Auray, en Bretagne, a fait salle comble pour accueillir son grand débat. Impôts, services publics, décentralisation, mais aussi démocratie… Les échanges ont été riches. D’abord calme, l’ambiance est montée d’un cran autour d’Emmanuel Macron. Plusieurs gilets jaunes étaient présents, comme les élus locaux. Reportage.

En cette fin d’après-midi, le centre-ville d’Auray connaît une certaine animation. Des habitants terminent leurs courses. Sur la place Notre-Dame, on fait la queue au marché bio. Des adolescentes se baladent et ricanent. Ce sont les vacances scolaires. Il fait beau. La rue du château et ses vieilles bâtisses plongent le passant dans le passé. La pente est forte et mène à la rivière d’Auray. Sur l’autre rive, l’ancien port de Saint-Goustan et ses vieux gréements. La Golfe du Morbihan est à peine à 15 kms. C’est encore une rivière, mais déjà un peu la mer.

Grand débat Auray

La terrasse de L’Armoric fait le plein. De la bière, des rires. Des familles se baladent le long des quais. Une voiture passe, un gilet jaune fièrement arboré sous le pare-brise. La couleur rappelle que les habitants d’Auray ne sont pas si sages. Au mois de janvier, une manifestation de gilets jaunes a rassemblé 1.000 personnes. Grosse mobilisation pour cette commune de près de 15.000 habitants du Morbihan.

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Derrière la mairie, le « petit théâtre » accueille ce jeudi soir un débat. L’un de ceux qui se passent dans tout le pays. Une femme s’arrête au niveau de l’affichette qui l’annonce. « Tiens, le grand débat, le 21 février… C’est aujourd’hui ! » Elle n’ira pas. « Avec les deux petites, c’est pas facile », puis « est-ce que ça sert à quelque chose ? » se demande-t-elle.

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20 heures. La nuit est tombée. Devant le « petit théâtre », un attroupement s’est formé. Georges, gilet jaune sur le dos et barbe qui lui donne de faux airs de Guy Marchand, distribue des tracts à l’entrée. Il dit : « Ce ne sont que des mots ». « Les mots sont puissants » lui rétorque un autre. Tout le monde monte au premier. Un vrai théâtre. Rideau rouge et lumière jaune de circonstance. On joue à guichet fermé ce soir. Environ 200 personnes sont venues. Ça déborde dans le couloir. Beaucoup de retraités, quelques trentenaires et des gilets jaunes.

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Le député apparenté Modem, Jimmy Pahun, initiateur du débat – il en organise 6 en tout dans sa circonscription – apprécie. « Il n’y a pas de chaise pour tout le monde » constate le sénateur EELV du Morbihan, Joël Labbé, invité à conclure l’événement. Le maire LR de la ville, Joseph Rochelle, a joué le jeu en fournissant la salle. Un petit bout de République rassemblé. Regardez Jimmy Pahun ouvrir le débat :

Avant même de commencer le débat, Georges, le gilet jaune, prend le micro et demande une minute de silence contre « les actes antisémites et les blessés dans les manifs ». « Et aussi pour les policiers » lance un homme. Georges acquiesce.

« Paris, qui gère tout ça par les énarques »

Le thème principal du débat sont les dépenses publiques. Mais dès la première prise de parole, une femme demande « s’il y a des sourds et muets dans la salle. Ce serait bien d’apprendre la langue des signes ». Un ancien de la Direction générale des finances publiques rentre dans le thème prévu. Il se lève. D’un ton maîtrisé, il parle des « 360 impôts et taxes en France ». Il connaît son sujet. Il parle « d’intérêts de la dette », de « déficit primaire de 40 milliards d’euros », « on ne peut pas continuer comme ça… » Il plaide pour des Parlement régionaux et peste contre « Paris, qui gère tout ça par les énarques. C’est le problème de Bercy ». Il veut supprimer l’ENA. Il en a pourtant lui-même la technicité et l’art de la parole.

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Le micro tourne. Deux animateurs s’en chargent. Un homme se prononce pour la « taxe Tobin ». Puis Jacqueline, issue de la fonction publique – « et encartée encore au PS. Bah oui, ça existe » dit-elle avec le sourire – réagit aux propos de l’ancien des impôts. Sa voix est faible mais son ton est ferme : « Je ne suis pas du tout d’accord. A part baisser la dépense publique, je n’ai rien entendu d’autre. Je suis pour l’augmentation des recettes en faisant la chasse à la fraude fiscale ». Applaudissements dans la salle. « Et l’ISF ! » lance un homme à l’autre bout. Jacqueline veut « une fiscalité plus juste et plus de services publics ». Elle ajoute :

« Plutôt que mettre l’index sur la rémunération des élus, il faut réduire la différence entre les salaires les plus bas et ces salaires épouvantables des grands patrons »

Un jeune professeur saisit le micro (photo ci-dessous). Il se prononce pour la réunification de la Bretagne. Une moitié de la salle applaudit, l’autre pas. Il aimerait taxer les résidences secondaires. « On en voit partout sur la côte. Elles sont fermées presque toute l’année alors que les jeunes n’arrivent plus à se loger » s’indigne-t-il.

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René, à Auray depuis 1994, annonce la couleur : « J’ai trois pages. Ça s’appelle les coquins de Bercy… » Un homme prend la parole à son tour. Son visage et sa barbe seront familiers pour les habitués du Sénat, comme pour les Alréens. C’est Michel Le Scouarnec, l’ancien sénateur-maire PCF d’Auray. Il demande à « faire le bilan du CICE. Ça coûte 45 milliards d’euros ».

« Une petite utopie »

Didier, « chef d’entreprise dans les énergies renouvelables » met sur la table « une petite utopie ». « Marcher sur la Lune, c’était une utopie à la base » réagit à travers la salle une femme. Le patron propose de remplacer la TVA par « la taxe au carbone ajouté » qui « permet la transition énergétique ».

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Ici, on dénonce « les grandes sociétés qui ne paient pas l’impôt en faisant un chantage à l’emploi ». Là, la concurrence fiscale entre pays européens et « Renault-Nissan qui déclare ses impôts aux Pays-Bas ». Quand un homme évoque « toutes les charges sociales », il est aussitôt repris : « Cotisations sociales ! » « Peu importe le nom qu’on leur donne ». « Non ! » L’ancien des finances publiques reprend la parole. Il explique que « l’intelligence artificielle » va jouer un rôle dans la collecte des impôts et permettra de faire des économies : « C’est ça, l’administration dans 10 ans ». Sa sortie ne plaît pas trop.

« Dégoûté de voir les centres-villes qui se vident de leurs commerces »

Un VRP « qui sillonne la Bretagne » enchaîne sur un autre sujet. Il est « dégoûté de voir les centres-villes qui se vident de leurs commerces ». Puis une femme explique être atteinte d’un cancer et demande de l’aide pour que les proches lointains puissent venir, « sinon, nous les malades, on est tout seul ».

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Les animateurs ouvrent un autre thème : les institutions, la démocratie. Dans quelques minutes, l’ambiance va s’échauffer. Un professeur à la retraite prend le contre-pied d’un projet d’Emmanuel Macron : « Le nombre de députés n’est pas à diminuer du tout ». Il « veut donner toute leur place aux corps intermédiaires, aux syndicats ». Peu d’applaudissements dans la salle sur ce point. Évidemment, certains défendent le référendum d’initiative citoyenne, « proposition excellente, mais à encadrer ».

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Georges, le gilet jaune, prend la parole. Alors que la suppression du Sénat est apparue dans les revendications des manifestants, lui, salue au contraire la Haute assemblée :

« On a là un sénateur et un ancien sénateur. Je veux remercier leurs collègues pour la commission d’enquête sur l’affaire Benalla ». (un gilet jaune)

Elle a rendu son rapport mercredi (voir notre article).

Parfois, on se mélange : « Je pense que le vote blanc doit être obligatoire… pardon, être comptabilisé ». Un homme demande plus de décentralisation et de pouvoir aux régions. On est en Bretagne et ça se voit. Une femme enchaîne et s’oppose aussi à la baisse du nombre de parlementaires. En regardant le député Pahun, elle pointe en revanche la nouvelle génération de députés LREM issus de la société civile. Elle leur reproche leur manque de représentativité. « Emmanuel Macron n’a pas pris de chômeur ou d’ouvrier » souligne-t-elle. Elle regrette presque le non-cumul des mandats face au manque de lien des élus avec leur territoire. Regardez :

Un homme demande le micro. Il critique la Ve République et son « coup d’Etat permanent » avec des « députés qui exécutent » les décisions du Président. La salle proteste. « Je ne fais que citer François Mitterrand ». Il souhaite un système avec plus de pouvoir pour le Parlement. Et va plus loin : il en arrive à dire qu’on n’est plus en démocratie. Les protestations montent d’un cran. Une femme conteste. « Vous ne pouvez pas dire ça ». Et lui conseille d’aller « voir en Syrie. Ici les prisons ne sont pas pleines de gens enfermés pour leurs idées politiques ». Elle ajoute : « Gardons nos institutions ». Les gilets jaunes présents crient « non ! »

« Plus ça va, plus on nous fait des lois liberticides »

Jacqueline, l’encartée du PS, demande de ne pas dire « Macron, mais Monsieur le Président ». « Moi, je respecte les gens qui me respectent. Et a priori, il ne nous respecte pas » rétorque une femme au fond. Elle continue : « Plus ça va, plus on nous fait des lois liberticides. Et quand on ouvre notre bouche, on se fait taper dessus ». Regardez ces échanges un peu vifs :

En filigrane de tout le débat, un sujet revient : l’écologie. On dénonce « les cargos, les yachts qui ne paient pas la taxe sur le carburant », on demande de « consommer avec l’agriculture locale », on dénonce « la fermeture des petites gares, alors qu’on parle de transition écologique ». Une femme intervient « parce que (sa) fille de 7 ans lui a demandé », et s’étonne qu’on lui « demande de finir son assiette alors qu’on vide les océans ».

Joël Labbé, sénateur EELV : « Il est important pour nous de nous imprégner de ce que ressent la population »

Il est un peu plus de 22 heures et le sénateur Joël Labbé conclut. « Il y a eu quelques petits débordements, mais ça fait partie du jeu. C’est plutôt de l’expression. Mais il faut reconnaître que notre pays et la civilisation occidentale vont mal » souligne le sénateur, qui rappelle « l’urgence » de la transition écologique. « Il est important pour nous de nous imprégner de ce que ressent la population » souligne l’élu. Il appelle Emmanuel Macron à « se remettre en question ». Regardez :

« Sur les ronds-points, j’ai l’impression de me sentir utile »

Chacun s’empresse de rentrer chez lui. On demande un petit coup de main pour les chaises. Lionel, retraité de Lorient, a trouvé le débat « constructif. Il fallait le faire ». Pour Sandra, 43 ans, c’était « très intéressant ». Elle est venue avec son gilet jaune. Elle était sur les ronds-points dès le 17 novembre, lors du début du mouvement. « J’y suis allé huit fois. J’ai l’impression de me sentir utile ». Elle travaille dans la grande distribution.

Avec elle, Rachel, 47 ans, au RSA et ancienne de la grande distribution, trouve « déplorable » qu’il n’y ait pas eu plus de gilets jaunes présents et qu’« ils n’aient pas pris plus la parole ». Mais pas facile de le faire quand « ils se retrouvent face à des gens qui ont fait des études ». On repense aux propos élaborés de l’ancien des impôts. Georges, le gilet jaune qui distribuait des tracts à l’entrée, ne « voulait pas venir au départ car le grand débat, c’est de l’enfumage ». Mais il est venu « car il faut se montrer. On existe, on est là ».

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